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Comeback, mais pourquoi ?

Choisir une carrière dans le sport, c’est accepter de prendre certains risques tout en étant conscient qu’il y a une très petite chance de succès. C’est surtout accepter que la défaite prendra une grande place dans sa vie, qu’on souffrira souvent longtemps, intensément dans le silence en cultivant l’espoir de goûter au succès extatique d’une gloire éphémère.  

On ne fait pas du sport, du moins du ski, avec l’intention de s’enrichir monétairement ou afin de cultiver un physique herculéen. La richesse se résume aux expériences uniques qu’on acquiert au fil du temps. Quant au corps, il devient une armure, un outil de travail parsemé de cicatrices qui se détériore sous la pression constante des chocs. On ne le fait pas pour la gloire ou les récompenses. Les moments glorieux se partagent autour d’une bière avec ses coéquipiers à la fin d’une dure journée, et la récompense, c’est de vivre ce style de vie privilégié où son bureau alterne entre la salle d’entraînement et un paradis montagneux. Pas si mal quand on y pense !

J’ai sacrifié mon corps durant ces dernières années avec seule réelle motivation : en apprendre davantage sur moi. Une simple expérimentation personnelle et parfois égoïste pour tenter de comprendre jusqu’où je suis prêt à aller physiquement et mentalement. Est-ce que je peux en donner plus? Et, plus récemment, suis-je prêt à reprendre ce sinueux chemin qui remonte vers le sommet? Ça prend beaucoup de courage pour crier haut et fort ses rêves, et encore plus de bravoure pour les poursuivre. Le doute est un état d’esprit qui parasite  toute pensée positive. Il nous rend hésitant et sa présence nous frigorifie. Cet été, ce doute s’est constamment invité dans ma tête remettant en question mon courage.

À travers les hauts et les bas, les blessures et les peines, les longues journées où rien ne va, on se sent parfois au dépourvu, sans ressources et vulnérable ; mais malgré tout, j’avais l’espoir. L’espoir de parvenir, un jour, à me replonger dans cet état incompréhensible d’ivresse sportive qui nous démange, nous athlètes, jusqu’aux os. Je souhaitais terminer victorieux, gagner contre mes doutes, sachant trop bien, comme André Agassi l’a déjà dit : « une victoire ne nous fait pas sentir aussi bien qu’une défaite nous fait mal, et cette bonne sensation ne dure pas aussi longtemps que la mauvaise. Même pas proche! ».

Alors, pourquoi suis-je revenu pour une dernière saison? Pourquoi risquer ma santé sachant que je ne serais plus jamais au même niveau ?

Le cliché veut qu’en tant qu’athlète, lorsque le chant du cygne se fera entendre, on saura quand se retirer. Mais, ce n’est pas si simple… du moins dans ma tête! Je ne me sens ni vieux ni jeune. Je ne me sens pas poussé vers la sortie par cette prochaine génération de skieurs plus téméraires que moi. On ne me presse pas non plus. Mais, je ne veux pas attendre que le temps défile devant mes yeux en appréhendant cette fin imminente. J’essaie de vivre le moment présent avec sagesse ou témérité lorsque l’occasion se présente. Et surtout, je n’hésite pas à pousser ma chance jusqu’à ce que celle-ci me sourit, parce qu’elle finit toujours par revenir comme un boomerang. Je ne suis pas du genre à me lamenter même lorsque les temps sont difficiles. Aussi exigeante que cette dernière année a pu paraître, j’ai trouvé beaucoup de motivation autour de moi et réussit à créer de nombreuses situations positives, même dans le doute. Mes apprentissages des 12 derniers mois ont surpassé ceux des 12 dernières années. Et, bien que mes habiletés physiques m’aient poussé au sommet de mon sport, ce sont maintenant mes capacités mentales qui sont mes super pouvoirs. Je bondis entre doute et espoir, entre confiance et angoisse, mais je sais que je peux aujourd’hui m’appuyer sur un large éventail d’expériences sur lesquelles je peux guider mes actions.

C’est donc avec un état d’esprit rempli de sagesse et sans grandes attentes que j’ai chaussé mes skis cet automne pour la première fois depuis mon opération, conscient du travail à faire et surtout de la manière avec laquelle je souhaitais accomplir ma mission, ma renaissance. J’étais prêt à m’investir sans relâche, corps et âme, sachant très bien que le succès ne se mesure pas par les résultats comme les gens s’attendent, mais plutôt par mon immersion totale dans ce processus de retour en « mode compétition ». En fait, je me lançais dans un combat à l’image de « David contre Goliath », et je n’étais pas Goliath! Plusieurs raisons explique tout au long des prochains paragraphes mon intention de porter un dossard à nouveau.

Lorsque j’ai subi mon opération au genou droit à la fin février 2018, c’est-à-dire à la suite des Jeux olympiques de Pyeongchang, j’ai initialement ressenti un mélange de déception, de colère et d’impuissance. L’expérience des Jeux en soi était extrêmement gratifiante, mais une fois celle-ci terminée, le retour à la réalité a été brutal. Soudainement, il n’y avait plus de plan ou d’objectifs à atteindre. Je me suis retrouvé face au néant. Au plus profond de mon être, je savais que j’aurais dû être aux côtés de mes coéquipiers, au Japon et en France, sur mes skis, libre de célébrer ma carrière sportive une dernière fois. Ma condition faisait en sorte que j’étais plutôt cloué à Québec, écarté de mes skis pour les huit prochains mois. La réalisation de cette nouvelle réalité m’a soudainement fait sentir, à la fois, impuissant, déçu et en colère. Mon corps, mon outil de travail quotidien avait besoin d’un répit, mais ma tête acceptait difficilement la situation. Quelques fois, elle flânait et s’égarait succinctement vers l’idée de faire tout en mon possible pour surmonter cette épreuve finale afin de terminer mes prouesses athlétiques sur mes propres termes. Je ne voulais pas laisser ma blessure me définir, et encore moins lui concéder la victoire. Évidemment, je n’allais pas faire fi des signaux que mon corps m’enverrait, mais j’étais prêt à prendre ma chance. À partir de ce moment précis, l’idée d’un retour venait de naître et j’allais tout faire pour me prouver qu’aucune épreuve n’allait me laisser mordre la poussière.

Envisager de faire de la compétition à nouveau sur le circuit de la Coupe du monde allait demander un engagement absolu et total. Il me fallait donc un calendrier avec des objectifs spécifiques afin d’évaluer ma progression et d’adapter ma rééducation en conséquence. Au-delà de cette préparation cartésienne, il me fallait une mission, un objectif ultime pour motiver la décision de faire un dernier tour de piste. En janvier 2018, en me blessant sur la piste de Deer Valley, j’avais quitté les lieux du cauchemar les yeux dans eau, amer, avec un profond sentiment de défaite. Le concours de circonstances me laissait penser que j’avais été la proie des forces de la nature à ce moment précis, comme si je devais payer mon dû, un sacrifice pour toutes ces années de plaisir. Durant l’étendue de ma rééducation, j’ai repassérégulièrement en boucle ce triste épisode jusqu’à ce qu’il se développe une force intérieure bouillante comparable à un sentiment de vengeance. Le souhait de renouer avec cette piste sacrée pour un dernier duel entre la montagne et le skieur me rongeait ardemment, et quoi de mieux que les Championnats du monde de 2019 pour aller à la quête de cette vengeance que je poursuivais. Ma mission venait ainsi de prendre forme!

Au fil du temps, j’ai développé une belle amitié avec des gens formidables. J’ai aussi tissé des liens serrés avec la communauté du Freestyle au niveau national comme international. Après les Olympiques, je sentais que ces relations avaient pris fin abruptement. Les célébrations suivant les compétitions de Pyeongchang ont trop rapidement laissé place à une solitude forcée, et les adieux sont restés incomplets. Je faisais aussi une croix sur des lieux symboliques sans vraiment m’y être préparé. Du jour au lendemain, je prenais conscience que je ne reverrais plus jamais certains de mes endroits préférés avec les personnes qui m’étaient très chers. Sans surprise, j’étais nostalgique. Mais, surtout frappé par la rapidité à laquelle tout avait pris fin. On ne m’avait pas laissé le temps de vivre mon deuil et je n’étais pas prêt intérieurement à voir ce chapitre de ma vie se tourner en l’espace de quelques semaines. Je voulais revoir ma communauté de ski, ma deuxième famille,  une dernière fois. Dire merci à ma façon à tous ces arrêts uniques qu’on fait à travers une année rocambolesque de compétitions. J’espérais croiser le regard de mes adversaires une dernière fois, les remercier et montrer mon respect envers ce groupe de passionnés du ski de bosses avant de réellement faire mes adieux.

J’ai toujours pensé que le sport est la plus belle école de vie qu’un jeune peut avoir. Les expériences sont variées et d’une richesse incalculable. Elles nous forcent à persévérer, à nous relever constamment, à être patients et opportuns. Mais seul, le sport perd ses couleurs. Il n’a tout simplement pas le même impact et perd de son essence. Il trouve toutes ses raisons d’être lorsqu’il est partagé, lorsque les individus travaillent conjointement vers un but commun. Il n’y a pas une victoire seule qui est plus savoureuse qu’une défaite en équipe. Du moins, c’est ce que je pense. Le bonheur, c’est le don de soi. Le partage de moments forts et de vives émotions. C’est pour cette raison que je me suis immergé dans cette quête. Une dernière aventure réfléchie, un retour à la compétition soutenu par mon équipe pour laquelle je voue un amour inconditionnel. Je voulais partager une dernière saison aux côtés de ce groupe unique en m’investissant corps et âme. J’espérais amener mon énergie, partager ma passion et transmettre mes expériences pour une dernière fois, dans ce cadre précis et chaotique des entraînements jusqu’aux compétitions. Il n’y a aucun moment qui se compare à la période de compétitions hivernales. Le stress confronte le calme apparent comme l’approche d’une tempête tandis que la tête cherche à jouer les « troubles fête » et bousculer les habiletés physiques durement acquises. Durant ces mois cruciaux, je souhaitais porter le flambeau en éclairant le chemin une dernière fois avant d’en faire la passation officielle. J’ai tant appris des générations d’athlètes qui m’ont précédé que j’avais le devoir de poursuivre cette tradition d’enseignement. La camaraderie qui s’opère au sein de cette équipe, comprise d’êtres de grande qualité, est si importante à mes yeux qu’elle se doit d’être préservée d’une génération à l’autre. Pour être en paix avec moi-même, je voulais être au côté de mes amis une dernière fois et sentir la force du tout. « Un pour tous et tous pour un! »

Lorsqu’on passe plus de 10 ans au sein d’une même famille sportive qu’on parcourt le monde dans cette quête de succès ponctuée par des « rush » d’adrénaline, on n’a pas le temps de s’ennuyer. Quand tout se termine du jour au lendemain comme ce fut le cas en février 2018, il y a soudainement un vide énorme qu’on ne comprend tout simplement pas. La coupure a été franche et a laissé mon œuvre inachevée d’une certaine manière.

Et si, en moi,  j’en avais encore à donner? Qu’est-ce que représenterait une année de compétition supplémentaire sur la ligne de temps de Philippe Marquis? Ma vie n’est ni en avance ni en retard. Mon histoire suit son cours au rythme de ma plume, et j’en suis le seul écrivain. Toutes ces pensées s’entremêlaient dans mon esprit sans que je puisse réellement trouver la paix nécessaire pour plonger dans mon après-carrière sans l’ombre d’un regret. Cette tranquillité d’esprit qu’on ressent à la suite d’un devoir accompli m’échappait. J’aurais peut-être dû la trouver après mon expérience olympique de Pyeongchang, mais j’en étais incapable. L’idée d’avoir des regrets dans quelques années si je ne prenais pas le temps de remplir cette dernière mission me hantait. Dans mon cœur, je savais que j’avais besoin de cette dernière saison pour tourner paisiblement cette grande page de mon histoire. C’était la seule conclusion que je souhaitais réellement rédiger et que je méritais de m’écrire. C’était aussi la seule manière de trouver la paix intérieure et de passer à une nouvelle étape dans ma vie.

Voilà ! C’est ce qui explique mon retour à la compétition et les raisons pour lesquelles j’ai privilégié le processus au-delà des résultats. J’ai trouvé la force de faire ce « comeback » pour moi avant tout, en balayant les attentes des autres du revers de la main. Le bonheur m’emplit quotidiennement parce que je profite de chaque moment qui passe et que je partage ce style de vie unique avec des gens extraordinaires. Je sais maintenant où se trouve ma ligne d’arrivée en sachant que celle-ci ne me surprendra pas et ne me laissera pas dans un vide de sens. Je me suis prouvé que tout était possible. Je me suis vengé à ma manière. J’ai vécu cette vie privilégié d’athlète une dernière fois en partageant de grands moments et de grandes émotions avec mes amis, mon équipe, ma famille en essayant d’être lumière pour ceux et celles qui m’ont côtoyé.

Et, enfin, j’ai trouvé la tranquillité que je recherchais en terminant ma carrière sur mes termes, à ma façon. La boucle est bouclée! 

Merci.


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